Mot de l’éditeur

Émilie Grandmont Bérubé, 2013. Photo : Isabelle Bergeron
Émilie Grandmont Bérubé, 2013. Photo : Isabelle Bergeron

Le monde de l’art est pareil au « vrai » monde : il s’y trouvent des êtres humains affairés à toutes sortes d’activités, qui apparaissent plus ou moins pertinentes, selon le point de vue de chacun. Le milieu de l’art montréalais compose avec des paramètres singuliers. D’une part, il est peut-être plus facile pour les artistes de faire de l’art ici, en raison des loyers qui demeurent (à ce jour) plutôt bas ; surtout si on compare aux autres métropoles, notamment Toronto et Vancouver. Ils leur est donc possible de conjuguer emploi « alimentaire » et occupations « créatives ». D’autre part, le collectionnement n’est toujours pas inscrit dans les mœurs des québécois francophones. Autrement dit, le marché de l’art demeure tiède au Québec et demande beaucoup d’amour.

En résulte une situation paradoxale : il y a à Montréal un nombre formidable d’artistes en arts visuels, qui pratiquent avec peut-être un peu plus de liberté qu’ailleurs, créant des œuvres moins consensuelles, moins soumises aux conventions, à la saveur du moment. Par contre, une grande majorité de praticiens peinent à subvenir à leurs besoins et font face à des choix difficiles dans la conciliation travail, famille et confort.

Stupeur

La vie terrestre est bien temporaire et tous les projets, petits et grands, sont appelés à se terminer un jour ou l’autre. En cette fin d’année, j’ai une pensée pour Me Maurice Forget, que j’ai eu la chance de rencontrer lors d’un tour guidé de la collection impressionnante qu’il dirigeait pour le cabinet Fasken Martineau. Son amour de l’art contemporain était délicieusement contagieux. Je pense aussi à Pierre Allard, artiste engagé cofondateur de l’ATSA qui, tout récemment, quittait ce monde de façon précipitée.

Plusieurs galeries ont fermé leurs portes au cours des dernières années ; on a même parlé d’hécatombe de l’art contemporain. Parmi elles, les amies Dominique Bouffard et Joyce Yahouda, qu’il me manquent de visiter à l’improviste pour échanger sur l’art et aussi sur la vie, sur n’importe quoi en fait. Et maintenant Émilie Grandmont Bérubé ferme les portes de la Galerie Trois Points …

J’avoue que cette dernière « nouvelle » me fait l’effet d’un raz de marée. Véritable force de la nature, Émilie a investi un capital d’énergie et de temps colossal dans la reprise de la galerie et sa gestion pendant la dernière décennie. J’étais encore à l’AGAC, au 5e du Belgo, lorsqu’elle fit son entrée comme assistante à Trois Points. Depuis, j’ai toujours été impressionné par son attitude décidée, pétillante, mobilisée, consciencieuse … En 2013, ratsdeville conduisait une entrevue avec Émilie sur les coulisses de l’art contemporain, où elle nous dévoilait son point de vue sur ce milieu bien particulier.

Natascha Niederstrass, Le point aveugle, 2017, Galerie Trois Points
Natascha Niederstrass, Le point aveugle, 2017

… et gratitude

Avec Jean-Michel Bourgeois, complice de la première heure, ils ont pris des risques et choisi d’accompagner de jeunes artistes, comme Anne-Renée Hotte, Mathieu Lévesque, Natascha Niederstrass et Natalie Reis. En plus des activités de la galerie, Émilie fut une présidente de feu pour l’AGAC, de 2013 à 2017, où elle était de toutes les batailles, siégeant sur (pratiquement) tous les comités et menant de front mille projets, avec toujours un souci de professionnaliser l’association.

De tels changements peuvent nous choquer, c’est la nature humaine. Ils peuvent aussi nous donner un coup de fouet, en nous faisant prendre une pause et nous demander si nous apprécions ce que nous faisons et tout ce qui nous entoure, qui participe à notre réalité et notre bonheur. Ça inclut pour moi les expositions et les événements mémorables que les galeristes et autres travailleurs culturels mettent de l’avant tout au long de l’année.

Je ne suis pas un nostalgique et j’accueille le changement (c’est ce que j’aime croire tout du moins). La fin d’un projet ou même d’une vie ramène à l’essence même de notre expérience, somme toute temporaire. Il n’en tient qu’à nous d’en tirer le maximum : de plaisir, d’accomplissement, de rencontres, de découvertes, de ce qui nous branche. Les absents ont tors. Je me donne comme mémo de fin d’année de sortir un peu plus de mon confort casanier et de profiter des efforts de mes contemporains. L’art ne peut vivre sans audience.

À l’occasion de la Saint-Sylvestre, le webzine prend une pause et vous revient de l’autre côté des festivités. Merci d’être là et à très bientôt.

— Éric