GENEVIÈVE CHEVALIER @ optica

Geneviève Chevalier, Bord d'attaque / Bord de fuite , 2018, image tirée du carnet, impression jet d'encre sur papier coton, 43,18 X 60,96 cm
Geneviève Chevalier, Bord d’attaque / Bord de fuite, 2018

« Bord d’attaque / Bord de fuite »
10 novembre — 15 décembre | November 10 — December 15
Vernissage 10 novembre 15h | November 10, 3PM

optica.ca

Depuis la publication de Birds of America par J. J. Audubon en 1838, les populations aviaires n’ont cessé de décroître, jusqu’à, pour certaines, disparaître. Elles ne sont plus que des souvenirs de papier et des corps conservés dans les réserves des musées d’histoire naturelle. Geneviève Chevalier a suivi la trace d’une espèce, dont l’acclimatation et l’adaptation aux changements climatiques est remarquable. Le fou de Bassan a élu domicile sur les falaises escarpées de l’Île Bonaventure avec une colonie de plus de 100 000 individus qui présente des problématiques de reproduction — et sur Bass Rock, au large de l’Écosse, dont la population est plus prospère. Le fou réussit là où bien d’autres espèces éprouvent des difficultés à faire face aux impacts des variations climatiques sur leur nourriture, la température de l’eau et de l’air. L’artiste a observé ces spécimens dans leur environnement, rencontrés des universitaires du Québec et d’Écosse. Ce qu’elle a appris est restitué dans un diptyque vidéo et un livre d’artiste, dont les titres renvoient l’imagination du côté de l’aéronautique.

À l’heure de l’Anthropocène, ère dont l’homme est désormais l’agent géologique perturbateur le plus puissant, la Sixième extinction est en cours. La dernière, survenue au Crétacé avait, entre autres, éradiqué les dinosaures. Mais la plus dévastatrice, dite La grande hécatombe, survenue à la fin du Permien, ressemble à l’actuelle car les changements climatiques en étaient la cause. À l’époque, l’humanité n’était pas de la partie et le phénomène s’était étalé sur une longue période. Mais aujourd’hui, le phénomène s’emballe. L’artiste en observe les effets collatéraux sur ces oiseaux de mer. L’impact des civilisations actuelles sur la faune et la flore sauvages demande aussi d’adapter la façon de collectionner les espèces défuntes. Désormais, même des animaux affectés par les marées noires sont dignes d’être conservés, a confié Bob McGowan (conservateur des collections d’oiseaux à Édimbourg), à l’artiste dans l’un des cahiers de son livre, contrepoint essentiel au film. Quelle fut la cause de la mort de ces corps, consciencieusement étiquetés et conservés dans des chambres à atmosphère contrôlée ? Le film de Chevalier laisse spéculer autant qu’il enseigne. Les dépouilles ont encore quelque chose à dire, malgré leur mutisme. Un silence qui s’installe aussi dans le film, à mesure que la boucle se répète, pas tout à fait la même. Les voix des spécialistes finissent par s’éteindre, écho subtil à leur difficulté à se faire entendre, à l’attrition sonore des écosystèmes, à cette extinction qui voit les populations animales s’effondrer. Le rocher de Bass qui domine les premiers plans de Bord d’attaque/ Bord de fuite, prend alors plus que jamais l’allure d’un fort, bastion de résistance, point fixe au milieu de cette déroute environnementale.

— Bénédicte Ramade

 

Geneviève Chevalier a été l’artiste en résidence du CALQ au Centre for Contemporary Arts, Glasgow, en 2017 – contexte dans lequel l’œuvre a été réalisée. Son travail a été présenté au Musée régional de Rimouski, au Symposium de Baie-Saint-Paul, au Musée de Lachine, à La Chambre Blanche lors de la Manif d’art 7, ainsi qu’à la Thames Art Gallery, Ontario. Elle vit et travaille à Eastman, Québec.

Bénédicte Ramade est historienne de l’art, spécialisée dans les questions écologiques. Elle développe actuellement des recherches sur l’anthropocénisation des savoirs et des pratiques artistiques. Elle est critique d’art et commissaire indépendante, chargée de cours à l’Université de Montréal.

Since the publication of J.J. Audubon’s Birds of America in 1838, bird populations have constantly decreased, for some to the point of extinction. They are now but paper memories and preserved bodies in natural history museums. Artist Geneviève Chevalier tracked one species that has acclimatized and adjusted remarkably well to climate change. The “fou de Bassan,” or Northern Gannet, chose to make its home on craggy cliffs of Bonaventure island, where its colony of 100,000 individuals faces some reproductive issues, and on Bass Rock, off the coast of Scotland, which has a more prosperous population. The Gannet succeeds where many other species have great difficulty enduring the impact of climate variations on food and water and air temperatures. Chevalier observed these specimens in their habitat and met with scholars in Quebec and Scotland. What she learned is reconstituted in a video diptych and artist book, the titles of which conjure a world of aeronautics.

This Anthropocene era, in which man has become the most powerful of disruptive geological forces, has ushered in the Sixth Extinction event. The previous one, in the Cretaceous period, had, among other things, eradicated the dinosaurs. But the most devastating, dubbed the Great Dying, took place at the end of the Permian period; it resembled the current one in that it, too, was due to climate changes. Humanity had no part to play in that extinction, which stretched over a long period. But today the problem is exponential. The artist observes its collateral damage on the seabirds. The impact of current civilizations on wild flora and fauna also requires adjustments in how extinct species are collected. Now even animals impacted by oil spills are worthy of conservation, according to Bob McGowan, curator of bird collections at Edinburgh, as he confides with the artist in a section of her book, an essential counterpoint to the film. What was the cause of death for these bodies meticulously labelled and preserved in environmentally controlled chambers? Chevalier’s film prompts as many questions as it provides answers. The remains still have something to say, despite their silence. The film, too, is overcome with silence, the loop coming full circle, though not quite the same. Experts’ voices start to fade, subtly reflecting the difficulty in being heard, an auditory attrition of ecosystems, an extinction that devastates animal populations. More than ever then, Bass Rock, which dominates the view in Leading Edge/ Trailing Edge, takes the appearance of a fortification, a bastion of resistence, an outcrop of stability in this environmental debacle.

— Bénédicte Ramade

 

Geneviève Chevalier was a CALQ artist-in-residence at the Centre for Contemporary Arts, Glasgow, in 2017, the context in which the work was produced. Her work has been exhibited at the Musée régional de Rimouski, the Symposium de Baie-Saint-Paul, the Musée de Lachine, La Chambre Blanche at Manif d’art 7, and the Thames Art Gallery, Ontario. She lives and works in Eastman, Quebec.

Bénédicte Ramade is an art historian specialized in ecological questions. She is currently conducting research on the anthropocenization of knowledge and art practices. She is an independent curator and art critic and a lecturer at Université de Montréal.