GROUPE @ vox

Carey Young, Uncertain Contract (détail), image fixe, 2008, vidéo HD, 14 min 57 s. Permission de l'artiste et Paula Cooper Gallery
Carey Young, Uncertain Contract (détail), image fixe, 2008

« L’imaginaire radical : le contrat social »
13 septembre — 15 décembre | September 13 — December 15
centrevox.ca

Artistes : Agence, Carlos Amorales, John Boyle-Singfield, Jill Magid, Milo Rau et Carey Young

Commissaire : Marie J. Jean

 

L’imaginaire radical : le contrat social est le premier projet d’une série d’expositions qui porte sur l’Institution et son histoire et qui vise à faire comprendre comment les artistes se sont associés ou opposés à celle-ci pour peu à peu faire infléchir ses positions. L’intention est d’observer une pratique singulière de critique institutionnelle qui conçoit l’Institution (le système judiciaire, l’université, l’économie, etc.) comme un ensemble de formes processuelles, en transformation continue.

Le système judiciaire est l’institution observée dans ce premier volet. Les œuvres présentées mettent en question les outils et les concepts juridiques — règles, procédures, contrats, jurisprudence, procès — afin de révéler comment ils agissent sur l’art, son système et ses acteurs, tout en transformant les règles du jeu social. Non seulement les artistes s’approprient-ils les dispositifs juridiques, rendant manifeste leur dimension éthique ou politique, mais ils étudient aussi les codes invisibles qui les régissent — tels les enjeux entourant la propriété intellectuelle —, et qui transforment inéluctablement leur travail et les institutions dans lesquelles ils évoluent.

Estimant que la Cour pénale internationale n’a pas fait son travail face à la guerre civile qui perdure depuis vingt ans au Congo, Milo Rau n’hésite pas à tenir à Bukavu un tribunal où plaident des avocats et où comparaissent des victimes, des témoins, des bourreaux ainsi que des membres du gouvernement, de l’armée, de groupes rebelles et d’ONG, tous des protagonistes réels de cette tragédie humaine. Car bien que cette guerre ait fait plus de six millions de victimes, les Congolais restent aujourd’hui tenus dans un état d’impunité puisqu’aucun crime de guerre commis n’a fait l’objet de poursuite judiciaire. Qu’est-ce qui détermine ainsi un artiste à imaginer une telle mise en scène en s’appropriant l’outillage conceptuel et politique du système judiciaire ? Milo Rau est catégorique : son théâtre ne vise pas à « critiquer stérilement les politiques ou les institutions » ; il ne vise rien de moins qu’à les « changer ». Or, même si ce procès a été réalisé à partir de véritables témoignages — les protagonistes interprétaient leur propre rôle devant mille spectateurs venus les entendre —, il n’a pas force de droit. Pourtant, ses répercussions sont considérables, et cela parce que le Tribunal sur le Congo (2017) a permis de révéler que ce conflit barbare est la conséquence de l’exploitation de matières premières — l’or et le coltan — par des multinationales qui ont intérêt à ce que rien ne change, dans cette région de l’Afrique, pour mieux profiter de la croissance d’une industrie technologique, celle de la téléphonie mobile, dans une économie mondialisée.

Le Tribunal sur le Congo nous confronte à l’absence d’institutions juridiques internationales et de structures de régulation économique efficaces pour protéger la justice et les droits des Congolais. Si Milo Rau utilise la forme du procès, souscrivant à sa logique opératoire, c’est pour produire un « imaginaire radical », au sens qu’en donne Cornelius Castoriadis, c’est-à-dire un processus de création continu, producteur de nouvelles significations imaginaires, susceptible de transformer les positions institutionnelles. L’imaginaire radical fait ainsi surgir des savoirs ouverts, toujours en train de se faire, à partir de deux mouvements généralement caractérisés par une tension : d’abord l’exigence de « lucidité critique », ensuite la « fonction imaginaire créatrice ». Il s’agit d’un processus dans lequel l’individu, créant et faisant constamment émerger des positions critiques et des réalités nouvelles, est lui-même transformé par ce qu’il modifie ; en conséquence, l’horizon de l’institution dans lequel il agit se trouve modifié. C’est à un comparable imaginaire radical que chacun des artistes de la présente exposition soumet la Justice, en scrutant d’un regard lucide ses implications éthiques et politiques.

Artists: Agence, Carlos Amorales, John Boyle-Singfield, Jill Magid, Milo Rau and Carey Young

Curator: Marie J. Jean

 

The Radical Imaginary: The Social Contract is the first project in a series of exhibitions about the Institution and its history, seeking to understand how artists have either associated themselves with or been opposed to it, gradually inflecting its positions. The objective is to observe an alternative form of institutional critique that conceives of the components of the Institution (the judicial system, the university, the economy, etc.) as processual forms, in constant transformation.

The judicial system is the institution studied in this initial component. The artworks presented call into question legal tools and concepts — rules, procedures, contracts, jurisprudence, trials — so as to understand how they act upon art, its system and its players, while altering the rules of the social game. The artists not only appropriate the apparatus of the legal system, exposing its ethical and political dimension, they also study the unseen codes governing it: for example, issues around intellectual property, which are inexorably transforming their work and the institutions in which they have agency.

Believing that the International Criminal Court had shirked its duty in the matter of the Congo’s twenty-year-long civil war, Milo Rau decided to mount a tribunal in Bukavu, at which lawyers argue and victims, witnesses, executioners would testify, along with members of the government, the army, rebel groups, and NGOs — all of them real-life protagonists in this ongoing human tragedy. For, despite the fact that the conflict has claimed more than six million lives, the Congolese today remain trapped in a state of impunity, because none of the war crimes committed has been subject to legal challenge. What prompts an artist to stage this type of work, appropriating the conceptual and political apparatus of the judicial system? Rau is categorical: his theatre does not aim at “sterile criticism of policies or institutions”; it seeks nothing less than to “change” them. Yet although the trial was heard using actual testimonies — the protagonists played their own roles before 1,000 spectators who had come to hear them — it had no legal force. Its repercussions were considerable, however, because The Congo Tribunal (2017) has demonstrated that this barbaric conflict resulted from exploitation of natural mineral resources — gold and coltan — by multinationals that desire the status quo in this region of Africa so as to better profit from growth in a technology industry (mobile telephony) in a globalized economy.

The Congo Tribunal points up the lack of international judicial institutions and effective economic regulatory structures to safeguard justice and rights for the Congolese. If Rau employs the form of the tribunal, subscribing to its operational logic, it is to generate a “radical imaginary,” as posited by Cornelius Castoriadis: that is, a process of continuous creation that produces novel significations of the imaginary with the potential to transform institutional positions. The radical imaginary thus impels the emergence of open knowledge, continually in the process of generating itself, out of two movements that are generally in a relationship of mutual tension: on the one hand, the requirement for “critical lucidity,” and on the other, the “creative function of the imaginary.” It is a process whereby the individual, creating and constantly drawing forth new critical stances and new realities, is him or herself transformed by what s/he modifies and, consequently, the boundaries of the institution in which s/he has agency are modified. All of the artists featured in this exhibition submit Justice to a comparable radical imaginary, casting a lucid gaze upon its ethical and political implications.