GROUPE @ optica

OPTICA
Yoshua Okón, Pulpo [Octopus], 2011
« Vies performatives »
20 jan — 17 mar | Jan 20 — Mar 17 
optica.ca

Réunissant des œuvres vidéo récentes réalisées par des artistes du Canada et de la scène internationale, Vies performatives explore — et comble — le prétendu écart entre documentaire et divertissement, information et spectacle, fait et fiction. Renvoyant à des méthodes tirées de la télévision, du cinéma, du théâtre, de la danse et de la musique dans lesquelles elles puisent, ces vidéos représentent divers groupes usant de stratégies qui vont au-delà de l’approche explicative qui est généralement associée au cinéma documentaire.

Cette approche joue incontestablement un rôle crucial dans l’information du public, surtout face à une propagande trompeuse, au phénomène des « fake news » et à la diffusion d’autres types de désinformation. Cependant, dans Vies performatives, les vidéos présentées évitent le didactisme direct, adoptant plutôt une gamme de stratégies performatives visant à attirer le public. Elles offrent une nouvelle conscience et un nouvel aperçu des expériences, des perspectives et des intérêts de groupes dont les identités collectivement partagées entrent en contact avec une multiplicité de facteurs, allant des origines et des genres ethnoculturels à des activités de loisir et à des expériences de vie : un campement rom établi près de Paris, des Autochtones ayant survécu au système des pensionnats au Canada, des travailleurs guatémaltèques sans papiers vivant en banlieue de Los Angeles, des amateurs de Twin Peaks et de jeunes Asiatiques-canadiennes.

Dans Recording Reality, Desiring the Real (2011), la spécialiste en études cinématographiques Elizabeth Cowie écrit que, dans les milieux du cinéma, il y a souvent une division perçue entre information et spectacle, la première étant associée au documentaire et à la non-fiction, et la seconde, au divertissement et à la fiction. Cette division est illusoire, avance-t-elle ; ces catégories sont par nature étroitement liées, le documentaire étant caractérisé par « une mise en récit de la réalité » qui nous « engage dans les actions et les émotions d’acteurs sociaux, comme les personnages de fiction». Cowie préfère donc décrire le documentaire comme un « récit incarné ».

Brouillant les catégories binaires traditionnelles de la fiction et de la non-fiction et les propriétés qui leur sont habituellement attribuées (mensonge versus vérité, frivolité versus sérieux, etc.), la définition donnée par Cowie du documentaire offre un point d’entrée utile dans les récits hybrides articulés dans les vidéos qui composent Vies performatives. Le film iconique de Francis Ford Coppola intitulé The Outsiders, inspiré du populaire roman de S. E. Hinton sur le passage à l’âge adulte et sur une masculinité aliénée, se voit réinterprété par une distribution complètement féminine d’origine asiatique (May Truong, The Outsiders). Le traumatisme continu résultant du phénomène des pensionnats se joue dans une séquence de danse hip-hop inspirée des films de zombies et du vidéoclip troublant créé pour la chanson Thriller de Michael Jackson (Lisa Jackson, Savage).

Bien que moins effrontément hétéroclites dans leurs approches respectives, les autres vidéos de Vies performatives mettent également l’accent sur le récit grâce à une performativité incarnée : des amateurs de Twin Peaks interprètent les rôles de leurs personnages préférés dans la série culte de David Lynch, dans des scènes entièrement écrites par d’autres amateurs (Helen Reed, Twin Twin Peaks) ; les combats au jour le jour des habitants d’un campement rom sont évoqués dans des vignettes proches du conte (Bertille Bak, Transports à dos d’hommes) ; le terrain de stationnement d’un Home Depot à Los Angeles devient le décor improbable de migrants mayas déplacés alors qu’ils exécutent des mouvements chorégraphiés évoquant la guerre civile sanglante dans laquelle ils ont combattu au Guatemala (Yoshua Okón, Pulpo). Si ces vidéos montrent une gamme de productions allant de l’esthétique DIY (« do it yourself ») du théâtre communautaire au poli professionnel du cinéma grand public, elles ont toutefois en commun un intérêt pour les gens que l’on dit réels — souvent des interprètes amateurs ou sans formation — qui sont intimement et intrinsèquement liés aux récits exprimés.

Utilisant des conventions performatives connues, allant d’une palette de plateformes culturelles populaires (numéros de musique, séquences de danse, jeux de rôles, costumes et ainsi de suite), ces vidéos nous obligent à nous intéresser non seulement au contenu des récits, mais aussi à la manière dont leurs sujets incarnent activement leurs rôles. La chercheuse Carrie Noland propose, dans Agency and Embodiment (2009), que « la culture est à la fois incarnée et mise en cause par la performance corporelle » ; qu’étudier les nombreux gestes corporels, c’est comprendre comment « les êtres humains sont incarnés dans leurs mondes — et y laissent leurs marques ». Ainsi, le corps porte l’écriture de forces socialisantes, mais il a aussi l’agentivité requise pour écrire sa propre histoire. Noland écrit que nous devrions considérer « comment le corps pourrait nous parler, non pas au-delà mais à travers les cadres culturels ». Travaillant dans cette veine, les vidéos de Vies performatives ont en commun un intérêt flagrant à mettre en évidence l’agentivité du corps au sein plutôt qu’en dépit des structures codifiées de la danse, du chant ou du jeu. Demandant quelles nouvelles significations nous pouvons glaner de ces sujets performants, l’exposition nous offre un aperçu des points de vue, subjectivités et expériences des groupes représentés.

— Zoë Chan, commissaire

Featuring recent video works by a selection of Canadian and international artists, Performing Lives explores — and bridges — the supposed gap between documentary and entertainment, information and spectacle, fact and fiction. Making references to and borrowing methods from TV, film, theatre, dance, and music, these videos represent various groups using strategies that venture beyond the expository approach characteristically associated with documentary cinema.

The expository approach indisputably plays a crucial role in informing the public, especially in the face of deceptive propaganda, the phenomenon of “fake news,” and the dissemination of other sorts of misinformation. In Performing Lives however, the featured videos eschew straightforward didacticism, instead embracing an array of performative strategies to draw in the viewer. They offer new awareness of and insight into the experiences, perspectives, and interests of groups whose collectively shared identities intersect with a multiplicity of factors — from ethnocultural origins and gender to leisure activities and life experiences: a Roma community living in the outskirts of Paris, Indigenous survivors of Canada’s residential school system, undocumented Guatemalan labourers in suburban Los Angeles, Twin Peaks fans, and young Asian-Canadian women.

In Recording Reality, Desiring the Real (2011), film studies scholar Elizabeth Cowie writes that in the world of cinema, there is often a perceived divide between information and spectacle — the former being associated with documentary and non-fiction and the latter with entertainment and fiction. This division is illusory, she argues: instead, these categories are inherently interconnected, as documentary is characterised by “a narrativizing of reality” that “engages us with the actions and feelings of social actors, like characters in fiction.” Cowie thus prefers to describe documentary as “embodied storytelling.”

Blurring the traditional binary categories of fiction vs non-fiction and their commonly associated attributes (lies vs truth, frivolity vs seriousness, etc.), Cowie’s definition of documentary offers a useful entry point into the hybridised narratives articulated in the videos comprising Performing Lives. Francis Ford Coppola’s iconic film The Outsiders, based on the popular young adult novel of alienated masculinity by S.E. Hinton, is re-cast with an all-female crew of Asian descent (May Troung, The Outsiders). The ongoing trauma of residential schools is played out in a hip-hop dance sequence inspired by zombie movies and the creepy music video for Michael Jackson’s Thriller (Lisa Jackson, Savage).

Though less brashly “mashup” in their respective approaches, the other videos in Performing Lives place equal emphasis on storytelling through embodied performativity: Twin Peaks enthusiasts act out the roles of their favourite characters from David Lynch’s cult series in scenes written entirely by fellow fans (Helen Reed, Twin Twin Peaks); the day-to-day struggles of the inhabitants of a Roma camp are evoked in a series of folktale-like vignettes (Bertille Bak, Transports à dos d’hommes); a Home Depot parking lot in Los Angeles becomes the unlikely setting for displaced Mayan migrants performing choreographed movements that allude to Guatemala’s bloody civil war in which they fought (Yoshua Okón, Pulpo). While these videos display a range of production values ranging from the DIY aesthetics of community theatre to the professional polish of mainstream cinema, they share a focus on so-called real people — often amateur or untrained performers — who are intimately and intrinsically linked to the stories expressed.

Employing familiar performative conventions from a range of pop cultural platforms (musical numbers, dance sequences, role play, costume, and so on), these videos compel viewers to focus not only on the content of the stories but also on how their subjects actively embody their roles. Scholar Carrie Noland contends in Agency and Embodiment (2009) that “culture is both embodied and challenged through corporeal performance”; to study the body’s many gestures is to understand how “human beings are embodied within — and impress themselves on — their worlds.” In this way, the body is written on by socialising forces — but also has the agency to write its own story. Noland argues that we should consider “how the body might speak to us — not beyond but through cultural frames.” Working in this vein, the videos in Performing Livesshare a discernable interest in highlighting the agency of the body within rather than despite the codified structures of dancing, singing, or acting. Asking what new understandings we can glean from the performing subjects, the exhibition offers viewers a window into the perspectives, subjectivities, and experiences of the groups depicted.

— Zoë Chan, curator